Site mémoriel du Morne Brabant, lieu classé UNESCO lié à l'histoire de l'esclavage à Maurice

Histoire

Comment l'île Maurice est devenue l'île Maurice

Une île déserte, quatre siècles de passages — hollandais, français, britannique — et une indépendance conquise en 1968. L'histoire qui explique pourquoi l'île d'aujourd'hui parle créole et français, célèbre Divali et Noël la même année, et reste marquée par le Code Napoléon malgré 158 ans de couronne britannique.

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On s'installe rarement quelque part en connaissant vraiment son histoire — et pourtant, à Maurice, ça change beaucoup de choses. Comprendre pourquoi l'île est aussi française que mauricienne, pourquoi le calendrier mêle fêtes hindoues et catholiques (voir la page Fêtes & traditions), ou pourquoi le droit de la propriété ressemble par endroits au droit français, ça aide à lire la société dans laquelle on emménage plutôt que de la découvrir à l'aveugle.

Envie d'aller plus loin ?

Ce résumé tient sur une page, mais l'histoire de Maurice mérite mieux : Robert Surcouf et les corsaires de Port-Louis, Pierre Poivre et la contrebande des épices, le détail des travailleurs engagés, le miracle économique depuis 1968, et 10 sites patrimoniaux à visiter. Téléchargez le guide complet en PDF (14 pages, gratuit) →

Une île déserte, longtemps ignorée

Contrairement à la plupart des terres habitées depuis des millénaires, Maurice n'avait aucune population indigène. Des marins arabes l'auraient repérée vers le Xᵉ siècle, sous le nom de « Dina Arobi » — une simple escale sur leurs routes commerciales, jamais un lieu de vie. Les Portugais y passent à leur tour au début du XVIᵉ siècle, sans s'y installer davantage. L'île reste ce qu'elle était depuis toujours : une forêt tropicale intacte, sans un seul habitant humain — et le refuge d'un oiseau qui ne volait pas, le dodo.

1598-1710 : les Hollandais, le nom « Maurice », et la fin du dodo

C'est un amiral hollandais, Wybrand Van Warwyck, qui débarque le premier à Grand Port en 1598 et baptise l'île « Mauritius », en l'honneur du prince Maurice de Nassau. Les Hollandais y installent une première colonie en 1638, pour exploiter l'ébène qui couvre alors l'île — une deuxième tentative à Flacq échoue, minée par les cyclones et les maladies. Ils introduisent au passage la canne à sucre, qui fera la fortune de l'île bien plus tard.

C'est aussi sous leur présence que le dodo, incapable de voler et sans aucune peur des prédateurs, disparaît : chassé pour sa viande et surtout décimé par les rats, chiens, chats et cochons débarqués avec les navires, il s'éteint vers 1681. En 1710, faute de résultats économiques convaincants, les Hollandais abandonnent purement et simplement l'île.

Le dodo, symbole malgré lui

Aucun autre animal n'incarne mieux l'expression « mort comme un dodo ». Disparu en quelques décennies à peine après l'arrivée de l'homme, il est aujourd'hui l'emblème de l'île — sur les armoiries, les billets de banque, et jusque dans le nom de nombreux commerces mauriciens.

Le dodo, disparu au XVIIe siècle, reste l’emblème de l’île
Le dodo, disparu au XVIIe siècle, reste l’emblème de l’île
Tortue géante d’Aldabra, cousine des tortues de Maurice aujourd’hui disparues
Tortue géante d’Aldabra, cousine des tortues de Maurice aujourd’hui disparues
Le macaque, arrivé avec les premiers navigateurs
Le macaque, arrivé avec les premiers navigateurs

1715-1810 : l'Isle de France, Mahé de Labourdonnais et l'esclavage

La France prend officiellement possession de l'île en 1715 et la rebaptise « Isle de France ». C'est le gouverneur Bertrand-François Mahé de Labourdonnais qui, à partir de 1735, en fait un véritable port stratégique : fortifications, chantier naval, et fondation de Port-Louis comme capitale. L'économie repose alors sur les plantations de canne à sucre — un travail assuré par des personnes réduites en esclavage, déportées principalement de Madagascar et d'Afrique de l'Est. C'est de cette période, et de la résistance de ceux qui fuyaient les plantations, que naît le séga, aujourd'hui musique et danse emblématiques de l'île.

Août 1810 : la seule victoire navale de Napoléon

En pleines guerres napoléoniennes, la marine française remporte à Grand Port, entre le 20 et le 27 août 1810, l'une de ses rares victoires navales contre les Anglais — en attirant leurs frégates dans les passes coralliennes peu profondes qu'elles ne savaient pas négocier. Les Britanniques y perdent quatre frégates : deux échouées et sabordées, deux capturées. C'est resté, à ce jour, la seule bataille navale de toute l'ère napoléonienne dont le nom est gravé sur l'Arc de Triomphe à Paris.

La victoire ne change pourtant rien au rapport de force global dans l'océan Indien : dès la fin novembre 1810, 7 000 soldats britanniques débarquent, et l'île capitule début décembre. Le traité de Paris de 1814 officialise la cession à la Grande-Bretagne, qui lui redonne son nom hollandais : Maurice.

Pourquoi Maurice est restée si française

Les articles de capitulation de 1810 garantissent aux colons français le maintien de « leur religion, leurs lois et leurs coutumes ». Les Britanniques, peu nombreux et sans volonté de peuplement massif, laissent en pratique perdurer le Code Napoléon, la religion catholique et la langue française dans l'administration et l'école — une décision dont l'écho se retrouve aujourd'hui jusque dans certains aspects du droit mauricien de la propriété et des successions (voir la page Succession).

1810-1968 : les Britanniques, l'abolition de l'esclavage et l'arrivée de 450 000 travailleurs engagés

La Grande-Bretagne administre l'île pendant 158 ans. Le tournant majeur intervient le 1ᵉʳ février 1835 : l'esclavage est aboli. Pour remplacer cette main-d'œuvre sur les plantations, les autorités britanniques organisent l'arrivée massive de travailleurs « engagés » — plus de 450 000 personnes venues d'Inde, mais aussi de Chine, des Comores et du Mozambique, entre 1834 et 1914. C'est cette vague qui façonne la Maurice multiculturelle d'aujourd'hui : langues (bhojpuri, hindi, mandarin, urdu, aux côtés du français et du créole), religions, cuisines. Le site d'arrivée de ces travailleurs à Port-Louis, l'Aapravasi Ghat, est aujourd'hui classé au patrimoine mondial de l'UNESCO.

Le Morne Brabant, mémoire de la résistance à l'esclavage

Cette montagne isolée du sud-ouest de l'île, aujourd'hui classée à l'UNESCO (2008), servait de refuge aux esclaves marrons en fuite. Selon la tradition locale, le jour même de l'abolition, le 1ᵉʳ février 1835, une expédition de police est montée leur annoncer leur liberté — mais ceux réfugiés au sommet, croyant à une tentative de capture, auraient préféré se jeter dans le vide plutôt que de retourner en esclavage. Cette histoire, aussi tragique que symbolique, est commémorée chaque 1ᵉʳ février. Voir le guide complet sur Le Morne Brabant →

Politiquement, la vie mauricienne s'organise peu à peu : nouvelle Constitution en 1947, élections législatives en 1948, suffrage universel en 1959, montée des revendications indépendantistes dans les années 1950-60.

12 mars 1968 : l'indépendance, puis la République en 1992

Le 12 mars 1968, le drapeau mauricien est hissé pour la première fois : l'île devient indépendante, sous la houlette de son premier Premier ministre, Sir Seewoosagur Ramgoolam — considéré depuis comme le père de la nation. Vingt-quatre ans plus tard, jour pour jour, le 12 mars 1992, Maurice quitte le statut de monarchie (avec la reine d'Angleterre comme chef d'État symbolique) pour devenir une République. Cette double date, indépendance et République, en fait la fête nationale mauricienne.

Depuis, l'économie s'est largement diversifiée : longtemps quasi mono-industrielle (le sucre), Maurice a construit son développement sur le tourisme, le textile, les services financiers puis le numérique — un des grands succès économiques de l'Afrique et de l'océan Indien depuis l'indépendance.

Repères chronologiques

Ce que cette histoire explique, très concrètement, aujourd'hui

Cette succession de colonisations explique presque tout ce qui peut surprendre un nouvel arrivant : la coexistence apaisée de plusieurs religions et son calendrier de 15 jours fériés ; une langue administrative et scolaire (le français, aux côtés de l'anglais officiel) qui a résisté à 158 ans de couronne britannique ; un droit de la propriété et des successions aux racines françaises, hérité du Code Napoléon maintenu par les Britanniques ; et une population où se croisent des héritages indien, africain, malgache, chinois et européen — la vraie identité mauricienne, faite de couches successives plutôt que d'une seule origine.

Pour qui veut voir cette histoire de ses propres yeux : l'Aapravasi Ghat et le musée de la Route des épices à Port-Louis, le site du Morne Brabant classé UNESCO, ou encore le champ de bataille de Grand Port, sont autant d'étapes accessibles pour un après-midi de visite une fois installé.